Vient de paraître
La Poésie du Brésil
Anthologie du XVIe au XXe siècle
Choix, présentation et traduction de Max de Carvalho
en collaboration avec Magali de Carvalho et Françoise
Beaucamp
et avec la participation d’Ariane
Witkowski, Isabel Meyrelles,
Inês Oseki-Dépré, Patrick Quillier et Michel
Riaudel,
[et, pour les notices,
d’Émilie Audigier, Glória Carneiro do
Amaral, Renata Palotini, Vagner Campilho,
Antoine Chareyre, Saul Neiva et
Michel Riaudel]
édition bilingue
Éditions Chandeigne (Paris)
« Bibliothèque Lusitane »
1512 p., 42€
- parution en octobre 2012 -
Le commentaire de Bois Brésil & Cie :
Anthologies,
anthologies… On ne peut aimer vraiment les anthologies, quand tant d’auteurs
méritent et attendent encore des volumes en leurs noms seuls. Quand la promesse
des échantillons semble ajourner indéfiniment de plus systématiques
importations. Quand l’on embrasse si volontiers pour si rarement étreindre. En
voilà une pourtant qui devrait faire date et sans doute plus qu’aucune autre,
de celles qui parurent en France en ce domaine si mal connu, si inégalement
parcouru, de la poésie brésilienne, de toute
la poésie brésilienne. Une somme inédite assurément, par l’amplitude et la
richesse du panorama qu’elle propose (près de cinq siècles, plus de 130 auteurs…),
et impressionnante par son ambition, dont témoignent aussi le nombre et la
qualité des spécialistes et traducteurs qui ont apporté leur concours à la réalisation d’un
tel projet.
Du
fait même de l’ampleur de la sélection, ce luxe inespéré, et parce que son
maître d’œuvre a souhaité composer, comme il s’en explique, un choix qui ne
reconduise pas nécessairement « les renommées admises », « un
consentement général qui n’offre en ces matières aucune garantie », « le
suffrage du lecteur brésilien », autrement dit le canon local en vigueur (celui
qui eût prescrit, justement, les dites « pièces d’anthologie »), on y
trouvera maints auteurs habituellement négligés ou oubliés, et le lecteur
spécialement curieux de ce qui s’écrivit en poésie à la faveur du mouvement
moderniste des années 1920 pourra découvrir des noms et des textes qui, eux
aussi, ont été largement relégués au second plan de l’histoire littéraire par
la consécration forcément simplificatrice de quelques chefs de file, les deux
Andrade, Mário et Oswald, et par celle de Carlos Drummond de Andrade et Manuel
Bandeira, tous quatre heureusement rejoints ici, donc, par leurs comparses de l’époque.
Ainsi
Max de Carvalho n’a-t-il pas craint de redonner toute leur place à Raul Bopp, Ronald
de Carvalho, Guilherme de Almeida, Cassiano Ricardo, Menotti del Picchia,
Ribeiro Couto, et jusqu’au confidentiel Luís Aranha, dont la présence n’était
pas acquise et qui s’impose décidément, dans le champ éditorial de ces
dernières années, comme un moderniste central en dépit de sa carrière poétique
avortée. Autant de personnalités peu traduites, parfois pour la première fois
en ces pages, et par lesquelles se recompose, à nos regards détrompés, la réelle
diversité poétique du premier modernisme.
Revers
peut-être de tant de générosité, ou limites de la subjectivité, il faudra
déplorer par exemple de ne trouver ici absolument rien du vers-librisme
halluciné de Paulicéia desvairada (1922) :
pas un poème de ce recueil pourtant paradigmatique dans le choix consacré à
Mário de Andrade ; pas un mot, pas la moindre référence, dans la notice
biobibliographique de l’auteur. Dans la mesure où la préface de l’organisateur
et traducteur principal est tout sauf un abrégé d’histoire de la poésie
brésilienne, exercice jugé par trop académique peut-être mais que l’on
attendait légitimement, et puisque les notices sont elles-mêmes, bien souvent,
un peu chiches, on se demande comment un lecteur néophyte pourra comprendre
vraiment quelque chose à la révolution poétique entreprise par la génération de
1922, si d’aventure il lui prenait d’ouvrir cette anthologie en pensant y
trouver des repères sûrs. De même, Oswald de Andrade n’est pas des mieux servis,
et ses morceaux choisis, par leur nombre et l’ensemble qu’ils forment, ne
donnent certainement pas la meilleure ou la plus juste idée de ce que fut la
poésie de Pau Brasil (1925) ; on
peine encore, visiblement, à le prendre vraiment au sérieux.
Ces
déséquilibres (et non ces lacunes, entendons-nous bien, car rien n’est plus
absurde que de reprocher à une anthologie d’être incomplète), cette tendance
plus ou moins tacite qui lèse Mário et Oswald de Andrade, ne s’expliquent que
trop. De manière générale en effet, et paradoxalement, ces mêmes critères qui
ont favorisé l’entrée au sommaire des poètes modernistes, et de telle ou telle pièce
de ceux-ci, semblent faire prévaloir la qualité spécialement brésilienne de
leur production au détriment relatif de leur dimension, précisément, moderniste
et universelle, ou encore, osons le mot, « futuriste ». C’est un
dilemme, évidemment, et un équilibre introuvable, pour ces poètes dont l’avant-gardisme
a consisté précisément, à des moments et des degrés divers, à refonder une
brésilianité qui fût propre, comme telle, à prendre part au concert contemporain
des nations — mais il est manifeste, dans les intentions de l’anthologiste, qu’aux
ruptures de paradigme, à la discontinuité constitutive du temps culturel et à
la verticalité qui eût ouvert davantage de perspectives synchroniques, l’on a
préféré ici l’horizontale continuité d’un génie national. Ces lignes de la
quatrième de couverture, en sympathie avec la préface, le disent assez :
« plus
qu’une anthologie, cette composition est une invitation à un voyage sensoriel,
à la célébration d’une démesure propre au Brésil. C’est une brassée de poèmes
rythmée par la splendeur des paysages, un catalogue émerveillé exaltant la
saveur de l’île Brésil à travers ses
fruits, sa flore, sa faune, sa toponymie scandée de noms indiens, etc. Autant
de preuves que le poète du Brésil serait condamné à laisser transparaître, même
malgré lui, ce vertige des sens et cette exubérance de la nature. »
N’a-t-on
pas entendu cela, déjà ? Blaise Cendrars au Brésil : « Quelle merveille ! » Or l’intégration définitive des poètes
modernistes à l’histoire de la modernité occidentale, et non leur assignation à
résidence, n’aura lieu, peut-on estimer, qu’à partir du renversement radical de
tels présupposés : veut-on donner à lire des Brésiliens qui furent poètes, ou des poètes qui furent brésiliens ? « La poésie du Brésil » :
qu’est-ce à dire ? Se dessine là, ne nous le cachons pas, un départ entre
deux parti-pris sans doute inconciliables, en matière d’engagement et d’approche
éditoriale.
Soit.
La critique des anthologies est un exercice facile. Et d’une pertinence
suspecte, lorsqu’elle représente des intérêts particuliers. Cette Poésie du Brésil-là est une œuvre d’auteur
revendiquée, l’œuvre d’un poète, et l’on ne saurait sans ridicule reprocher à
Max de Carvalho, qui s’en justifie suffisamment, d’avoir composé à sa façon un ouvrage que personne avant
lui n’a osé ou su entreprendre, et qui, par bien des côtés et pour la plupart
des périodes couvertes, viendra satisfaire, sans doute pour
longtemps, des curiosités autrement sans ressources.
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de l’éditeur et sommaire :